Rap et Slam, frères ennemis ?

Rap et Slam, frères ennemis ?

Parler des relations entre rap et slam, serait-ce conter l’histoire d’Abel et Caïn ? Le grand public a souvent tendance à confondre ces deux esthétiques. Mais la réalité est toute autre. Nous n’allons pas ici nous attarder sur la définition de chacun de ces styles mais leur genèse et leur histoire est complètement différente. Le rap est né dans le début des années 70 dans le Bronx avec les Block Party organisées par Kool Herc alors que le slam est né à Chicago dans les années 80 grâce à Marc Smith et ses tournois de poésie. Il appartiendra au lecteur de s’informer plus en détail sur l’histoire sociologique et la définition étymologique de ces mouvements poétiques contemporains.

En France, le slam et le rap ont chacun leur histoire et l’on peut dire que le milieu rap porte un regard assez condescendant sur le slam. En effet, celui-ci est médiatisé avec la sortie de l’album « Midi 20 » de Grand Corps Malade durant les émeutes de 2005 : un jeune de banlieue dont l’écriture est plutôt consensuelle et les poèmes fédérateurs, à l’opposé de l’image que se donne le rap.

Le groupe la Rumeur avait sorti un téléfilm « de l’encre » en 2011 où l’un des personnages était la misérable caricature d’Abd Al Malik, un artiste estampillé slameur, tourné en ridicule tout au long de la série. Aussi, il n’est pas rare chez les MCs de trouver une petite punchline pour égratigner cette « poésie politiquement correct ». Paradoxalement, au-delà de l’intelligence du propos, la Rumeur est le groupe qui s’apparente le mieux à l’expression slamistique : flow linéaire, essence poétique dans le propos. Le morceau « 365 cicatrices » du bavard, l’un des MCs de la Rumeur en est la parfaite illustration. De plus, il existe un morceau très jazzy où Hamé de la Rumeur et Apkass du collectif slam « Chant d’encre » se partagent les couplets.

Pourquoi cet antagonisme ? est-il réel ou est-ce une opposition de façade ?

Les médias ne sont pas innocents à cela : le rap c’est la poésie des caille-ra, une sous-culture d’analphabètes comme dirait un certain Zemmour, alors que le slam serait plutôt la poésie du bon élève à l’école. Ainsi, grâce aux médias, le rap est connu pour être une expression « anti-système », réfractaire à l’ordre établi, alors que le slam a une image beaucoup plus lisse et est même aujourd’hui reconnu par le ministère de l’éducation nationale comme un outil pédagogique puissant quant à l’apprentissage de la langue et de l’expression. Pour autant, l’essence poétique et les techniques utilisées (figures de style, rimes multisyllabiques etc…) sont les mêmes et cette vision linéaire véhiculée à travers la télé, la presse et la radio est très réductrice car aujourd’hui on peut aisément affirmer qu’il y a autant de définition du rap qu’il y a de rappeurs et autant de définition du slam qu’il y a de slameurs. Et puis, il y a un monde entre le rap de Damso et celui de Lucio Bukowski ; il y a un monde entre le slam de Souleyman Diamanka et celui de Fauve. Chacun apporte sa plume et sa personnalité et c’est bien là l’essentiel.

En réalité, les accointances entre slam et rap sont légion. Moult rappeurs pratiquent aussi le slam et vice-versa. Par exemple, des artistes tels que Odezenne, Gaël Faye, Madame Bert’ ou Wojtek se délèctent aussi bien des scènes rap que slam. Les collaborations aussi sont nombreuses : Casey et D’ de Kabal, Rocé et Hayet, Grand Corps Malade et Oxmo Puccino…

Et puis qu’est ce que le rap ? qu’est ce que le slam sinon des tiroirs que les artistes cherchent à briser… La poésie est universelle, qu’elle soit subversive ou festive, qu’elle se colle à du jazz ou à du rock. Il est temps de casser tous ces clichés et d’applaudir des deux mains tous ces poètes du nouveau millénaire.